Ce qui est bien, avec le prénom de Charles, c'est qu'il a plein de fêtes dans l'année... Le 30 janvier, on fête Charles 1er d'Angleterre (1600-1649).

Bonne fête Charles (Aurore Aylin)

 

 

Bonne fête Charles !

 Dès qu'il émergea du sommeil, Charles Saint-Eve comprit que quelque chose n'allait pas. Il commença par garder les yeux obstinément fermés, refusant de se confronter à une réalité qui serait forcément déplaisante. Il avait l'habitude, depuis que les de Chânais l'avaient asservi... Le réveil sonna le glas de sa tentative de fuir la réalité. Charles souleva lentement les paupières, redoutant ce qu'il allait découvrir...

Il glapit de terreur, mais n'émit qu'un tout petit couinement, à la hauteur de sa taille minuscule. Durant la nuit, l'homme plutôt grand qu'il était avait rapetissé de façon dramatique. Il nageait au milieu du matelas, et la mansarde qu'il occupait, si étroite habituellement, faisait figure de palace gigantesque.

— Que m'ont-ils fait, encore ? gémit l'ex-mannequin.

Il s'aperçut avec terreur qu'il n'avait pas juste rapetissé. Devant son museau – son museau ! – il découvrit de petites pattes griffues. Il les porta en un geste désespéré à sa figure, tâta maladroitement, sentit les moustaches, les oreilles pointues. Pire que tout, derrière lui reposait une longue queue fine. Une souris. Ou un rat. Ils l'avaient changé en un animal répugnant. L'envie de se glisser sous les draps et d'y rester tapi s'empara de lui. De toute façon, il ne pouvait pas descendre accomplir ses corvées, sous cette forme. En admettant qu'il réussisse à ouvrir la porte.

Un bruit, en provenance du couloir, fit se redresser le rat. Sans doute un ou deux de Chânais venaient-ils observer le résultat de leur petite plaisanterie à ses dépens. Blodwyn, à coup sûr. Peut-être Aymeric et Aloys. Sans oublier cet agaçant pseudo poète, Elwyn, qui prenait un malin plaisir à faire « parler » les chats du manoir grâce à son talent de ventriloque. Un bruit sourd. La poignée s'abaissa, le battant s'entrouvrit. Charles gémit une fois de plus. Il n'aurait pas dû penser à Elwyn et aux chats. Car les chats en question se tenaient à présent dans l'entrebâillement de la porte.

Fox et Llwynog, les deux rouquins, s'avancèrent, curieux. Derrière eux se tenait Mordor, le chat noir aux yeux gris d'Aymeric. Celui-ci était sans conteste le félin qui mettait Charles le plus mal à l'aise, car il ressemblait trop à son maître. Mais les trois terreurs rassemblées suffisaient à rendre sa journée infernale. Aujourd'hui, c'était pire que tout. Frémissant de l'extrémité de sa queue au bout de ses moustaches, Charles entreprit de glisser aussi discrètement que possible à l'autre bout du lit. Il devait absolument se cacher sous peine de finir dévoré par les terreurs. Il avait déjà eu l'occasion de ramasser les restes de mulots, souris et autres musaraignes, amoureusement déposés sur le paillasson du manoir, et l'idée de finir comme ces bestioles le tétanisait presque. Il s'efforça à la discrétion tandis que les trois chats commençaient à explorer les lieux, levant régulièrement leurs museaux pour humer l'air. Ils semblaient chercher quelque chose, et Charles ne doutait pas une seule seconde qu'ils le cherchaient lui. Sur ordre d'Aymeric. Avec la complicité de ces abominables sorcières. Les Kergallen. Charles frémit à la pensée d'Azilis Le Bars, la copine de Blodwyn. Il était sûr que les sorcières étaient derrière tout ça.

Le matelas se creusa légèrement sous le poids d'un corps souple atterrissant en plein milieu. Charles se recroquevilla dans son petit  recoin, près de l'oreiller. Il jeta un œil et découvrit l'un des rouquins en train de se promener sur son lit. Rester caché, immobile, ou bondir et fuir à toutes jambes ? Enfin, à toutes pattes... Charles ne pourrait jamais échapper à trois chasseurs expérimentés ! Un hurlement jaillit de ses poumons quand il sentit brusquement une présence juste au-dessus de lui...

Mordor le fixait de ses yeux gris, perché sur la table de nuit. L'autre rouquin le rejoignit, et Charles se retrouva le point de mire de trois terrifiants prédateurs pour qui il incarnait un en-cas de choix. Un instant, la scène parut se figer, puis les chats se mirent en position, prêts à sauter. Sur lui. Cette fois-ci, Charles bondit, courant de toutes les forces de ses petites pattes, dégringolant du lit, ignorant la douleur qui le tarauda après une réception mal maîtrisée, cherchant à gagner le couloir. Où irait-il ensuite ? Il n'en avait pas la moindre idée, ne songeant qu'à une seule chose : fuir, fuir, toujours plus loin. Derrière lui, il entendit le bruit feutré des coussinets. Ils le suivaient. Ils le poursuivaient ! Où aller ? Où se cacher ? Déjà, le souffle lui manquait, Charles sentait son cœur battre si vite dans sa poitrine qu'il avait l'impression que ce dernier allait exploser. Un éclair roux le dépassa, et Charles dérapa sur le parquet, tentant de stopper sa course éperdue avant d'atterrir dans les griffes de Fox. Il parvint à échapper de justesse à la patte qui s'abattit  et reprit sa course à travers le manoir. Ce fut au tour de Mordor de le dépasser, le contraignant à changer de direction. Charles était trop paniqué pour comprendre que les félins jouaient avec lui, l'orientant dans la direction souhaitée. Le rat dévala les escaliers, atteignit le salon... ou plutôt crut l'atteindre. Cette fois-ci, les chats avaient décidé de mettre fin à la course. Charles se retrouva écrasé au sol, couinant désespérément.

— C'est en singe que tu aurais dû le transformer, soupira la voix familière de Blodwyn.

— Un deuxième Flipper ?

Immobilisé par l'un des chats, Charles parvint à lever les yeux et découvrit Blodwyn en compagnie de la sorcière aux cheveux noirs et aux yeux gris. Celle qui dirigeait un refuge, l'Arche. Et qui, se rappela Charles, communiquait avec les animaux.

Aidez-moi ! supplia-t-il.

— Il veut que je l'aide, traduisit la sorcière.

— On ne va pas le décevoir, n'est-ce pas Sélène ? ironisa Blodwyn.

Charles sentit que quelque chose changeait. Son corps se modifia, il grandit, vit les chats reculer, devenir plus petits...

— Merci, merci ! hennit-il.

Les rires des deux femmes lui firent comprendre que Sélène lui avait joué un mauvais tour.

— Un âne ! Sélène, tu es un génie ! gloussa Blod, pliée en deux.

— Le transformer en singe aurait été une insulte à l'intelligence de Flipper.

— Ce n'est pas très flatteur pour les ânes non plus, fit remarquer Blod.

— Vous organisez une fête et nous ne sommes pas invités ?

Faolan entra, suivi d'une partie de la meute. Charles baissa l'échine, accablé. Il aurait voulu redevenir une petite souris pour se cacher dans un trou. Au lieu de quoi, il était le point de mire des loups garous, qui commentaient avec enthousiasme sa nouvelle apparence.

— En quel honneur, cette petite sauterie ? s'enquit Aloys.

— C'est la fête de Charles. Il fallait célébrer l'événement comme il se doit

— Ah, voilà une date à retenir..., approuva Faolan. Aymeric, tu étais au courant ?

— Bien sûr, répondit le lieutenant de la meute, nonchalant. Sinon, il aurait fini dans l'estomac de nos chats. Ils étaient très déçus de ne pas pouvoir croquer un bout de Charles, j'ai dû leur promettre une compensation en échange de la vie de ce minable.

Un bruit de vaisselle cassée retentit, en provenance de la cuisine. Apparemment, les félins n'avaient pas attendu longtemps le moment de prendre possession de leur « compensation ».

— Il y a une petite fête au village, on pourrait emmener Charles l'âne pour amuser les enfants, suggéra Aloys.

— Excellente idée ! approuva Blod.

Ce soir-là, Charles, épuisé, monta se coucher en se massant les reins. Porter des enfants des heures durant pour les promener à travers le village l'avait fatigué. Il avait des bleus sur les flancs, suite aux coups de talons des sales gosses, qui voulaient le faire aller plus vite. Sans compter les dégâts causés par les trois chats un peu partout dans le manoir, qu'il avait dû nettoyer avant de pouvoir enfin s'enfermer dans sa chambre. Il sursauta en apercevant trois paires d'yeux luisant dans la pénombre. Lorsqu'il éclaira, il découvrit les trois félins couchés sur son lit... La façon dont ils le fixaient était on ne peut plus claire : « Ce lit est à nous » clamaient-ils.