Paris d'hier et d'aujourd'hui

Paris d'hier et d'aujourd'hui

 

— Ici aussi, il y avait un cinéma ? s’enquit Clément alors qu’Aymeric ralentissait devant un bâtiment, un sourire narquois aux lèvres.

— Non, un bordel.

Clément haussa un sourcil surpris.

— Un bordel ? Et tu te souviens de ça ? Je veux bien croire que tu te souviens de l’emplacement des prisons, puisque tu les as toutes fréquentées à diverses époques, mais les bordels…

— Ah mais, c’est que celui-là a une histoire bien particulière… Tous ceux qui étaient dans la meute à cette époque s’en souviennent.

— J’hésite entre poser la question ou essayer de deviner…

— Je sais que tu as beaucoup d’imagination, mais là, sincèrement, je ne pense pas que tu trouveras.

— C’est tordu à ce point ?

— C’est rien de le dire.

— Tu m’intrigues… C’est une longue histoire ?

— Tout dépend ce que tu entends par « longue histoire ».

L’expression railleuse d’Aymeric piquait la curiosité de Clément. Il était certain que son ami jouait sur les mots, et que les termes « longue histoire » n’avaient pas la même signification pour lui que pour le commun des mortels.

— Très bien, décida-t-il en saisissant le lieutenant des de Chânais par le coude. Puisque c’est l’heure du déjeuner et qu’il y a un chouette restau juste de l’autre côté de la rue, on va aller manger quelque chose et tu me raconteras tout ça.

Aymeric jeta un regard blasé à l’avenue qu’ils devaient franchir.

— Il y a quand même des choses qui ne changent jamais, à Paris… La circulation y a toujours été infernale et traverser une route est toujours un exercice de haut vol.

— C’était quand même peut-être moins dangereux au temps des fiacres. Ils vont moins vite que les voitures.

Son ami se mit à rire.

— Tu crois ça ? Un fiacre lancé à pleine vitesse ne s’arrête pas aussi facilement que ça. Les rues étaient aussi plus étroites.

— Et il y avait des fiacres lancés à pleine vitesse ?

Clément s’imagina l’engin en question aller aussi vite que sa Subaru et piler d’un coup.

— Et pas de code de la route. Le plus culotté passait le premier. Bien sûr, le rang social aidait beaucoup à être culotté.

— Au final, rien n’a tellement changé.

— Je crains bien que non.

— Et sinon, pourquoi tu as un rétroviseur dans la main ?

Le lieutenant des de Chânais baissa les yeux sur l’objet incriminé avant de hausser les épaules.

— Le type, là… Il m’a frôlé d’un peu trop près avec sa caisse. Tout juste s’il ne roulait pas sur le trottoir pour doubler tout le monde par la voie de bus.

— Celui qui descend de la Merco qui vient de se garer en catastrophe n’importe où et qui vient vers nous, l’air furax ?

— Celui-là même. Je suppose qu’il veut récupérer son rétro.

Aymeric avait à peine achever sa phrase que l’homme se plantait devant lui, éructant de colère.

— Espèce de connard ! T’as arraché mon rétro ! Tu sais combien ça coûte, un rétro sur ce genre de bagnole ? Plus qu’un looser comme toi gagnera jamais de toute sa vie de merde ! Putain, je te jure que…

Le discours de l’homme mourut sur ses lèvres lorsqu’il vit son vis-à-vis serrer le poing sur le rétroviseur. Le type en jean déchiré et tee-shirt noir moulant ne regardait même pas ce qu’il faisait. Il se contentait de le fixer dans les yeux tandis qu’entre ses doigts, le métal pliait et se tordait jusqu’à former une boule presque parfaite, sous le regard intéressé de l’autre costaud à ses côtés.

— Tu disais, Charles ? lança Aymeric avec une ironie glacée.

— Comment… comment savez-vous comment je m’appelle ? balbutia l’autre, toute superbe envolée.

Le loup-garou haussa les épaules.

— Tous les cons s’appellent Charles. Surtout ceux qui se pissent dessus.

Mort de honte, l’homme s’aperçut alors que sa vessie venait de le lâcher.

— Ça craint, mec, commenta Clément. Non seulement tu ne sais pas conduire, mais en plus, tu ne sais pas se tenir.

— Un Charles, quoi.

Tout en parlant, Aymeric tira sur la ceinture du pantalon du conducteur indélicat et laissa tomber la boule de métal dans son caleçon, lui arrachant un couinement terrifié.

— Ça remplacera tes couilles, lui asséna-t-il avant de se tourner vers un Clément mort de rire. Bon, on y va, à ce restau ? Tout ça m’a donné faim… Et j’ai une histoire à te raconter.