Consigne des Défis du Samedi : « Curriculum ».

 

Temps d'hiver 12

Roméric poussa un soupir de soulagement intérieur en entendant la réponse de son père. Oui, Robert était toujours là, et de plus, il n’arborait pas l’expression désapprobatrice dont il était coutumier lorsqu’il avait des remontrances à adresser à ses fils.

Une expression que les trois frères connaissaient depuis leur plus tendre enfance et qu’ils avaient appris à redouter.

— Installe-toi, offrit le jeune homme en désignant le salon. J’en ai pour une minute.

S’il avait l’habitude de recevoir ses frères dans la cuisine, jamais Roméric n’aurait envisagé de faire pareil avec son père, aussi ses yeux s’écarquillèrent lorsque ce dernier tira une chaise pour prendre place devant la table de la cuisine.

— Pourquoi ne pas rester ici ?

— Comme tu voudras, souffla le jeune homme.

Un silence gêné s’invita tandis que Roméric s’activait pour faire couler le café, avant de sortir des tasses et une boîte de biscuits. Il régna encore quelques instants lorsque les deux hommes furent assis face à face, jusqu’à ce que Robert finisse par le rompre d’un ton neutre :

— Depuis combien de temps sais-tu que je t’observe ?

— Une bonne dizaine de jours, je dirais.

— Ta fiancée aussi l’a remarqué.

— C’est que… tu ne passes pas inaperçu. Enfin, pas longtemps.

Un bref sourire détendit les traits durs de Robert.

— Ce doit être un trait de famille, commenta-t-il négligemment. Un trait dont tu as hérité.

— Moi ?

L’étonnement de Roméric n’était pas feint. Son père prit le temps de se servir un autre café avant de poursuivre :

— On parle beaucoup de toi, dans les salons et ailleurs. Surtout depuis que tu es fiancé à Azalée.

— Je suppose que tu désapprouves…

Une fois de plus, Robert surprit son fils.

— Azalée a toujours fait ce qui lui plaisait sans s’occuper de ce que pensent les gens. Alors que j’approuve ou non…

Roméric referma ses mains autour de sa tasse, comme pour se donner du courage pour ce qui allait suivre.

Ces mots qu’il n’avait jamais prononcés et qui à présent lui brûlaient les lèvres…

— Je suis désolé pour avoir amené l’opprobre sur la famille. J’ai agi comme un crétin.

Le jeune homme s’interrompit une seconde, puis continua doucement.

— Pourtant, je mentirais en disant que je regrette. Oui, il y a des conséquences dont je me serais bien passé, mais d’un autre côté, sans cela, jamais Azalée ne se serait intéressé au gamin trop gâté que j’étais.

Pour l’une des rares fois de son existence, Robert resta sans voix. Il ne savait pas vraiment à quoi il s’attendait en acceptant l’invitation de son fils, mais certainement pas à cette franchise aussi brutale qu’ambiguë. Délaissant son café, l’homme se renversa sur sa chaise.

— Ta mère a raison. Tu as changé.

La prise de Roméric sur sa tasse se resserra. Son cœur se mit à battre à grands coups tandis qu’il osait :

— Comment dois-je l’entendre ?

Robert prit son temps pour formuler sa réponse.

— Là où auparavant tu aurais fui les conséquences de tes actes, aujourd’hui, tu acceptes tes responsabilités. C’est quelque chose que j’apprécie.

Abasourdi, Roméric crut un instant qu’il avait mal entendu. Pourtant, déjà son père poursuivait :

— Si vous n’avez rien de prévu, Azalée et toi devriez venir déjeuner dimanche à la maison.

— Tu… tu es sérieux ?

Robert leva un sourcil impérieux.

— Ai-je l’habitude de plaisanter sur ce genre de sujet ?

— Euh… je… non.

— Bien. Ne préviens pas ta mère au dernier moment ; tu sais qu’elle a horreur de ça.

— Je… Tu es vraiment sûr ?

Robert prit une grande inspiration et posa ses paumes à plat sur la table.

— Très bien. Cessons de tourner autour du pot une bonne fois pour toutes. Oui, je t’en ai voulu pour avoir amené le déshonneur sur notre famille, et si tu tiens à le savoir, je ne regrette rien de ce que j’ai fait. S’il fallait recommencer, j’agirais exactement de la même manière. Mais tu n’es plus le petit con qui trouvait amusant de commettre des cambriolages pour meubler son existence et qui a été condamné à la prison. Tu es devenu un homme.

L’homme désigna la pièce d’un geste suffisamment large pour que son fils comprenne qu’il englobait en réalité toute la maison.

— Tu as su te refaire une vie et un curriculum, sans rien demander à personne. Certes en dessous de ton niveau social d’autrefois et de tes capacités, mais plutôt que pleurer sur ton sort, tu l’acceptes, et tu ne rechignes pas à la peine. Je serais injuste en ne reconnaissant pas ton mérite et en continuant à te tenir à l’écart de ma vie. Tu es mon fils, après tout.

Roméric eut l’impression qu’un poids énorme s’envolait de ses épaules en entendant les derniers mots de son père.

Des mots d’acceptation.

Des mots de pardon.

L’émotion enroua sa voix lorsqu’il put enfin parler.

— Je… Merci, papa.

Le jeune homme planta son regard dans celui de son interlocuteur.

— Je n’abandonnerai pas mon travail ici. Je sais qu’il est très en dessous de mon niveau social, mais je me suis engagé auprès des parents d’Azalée, et j’ai toujours respecté ma parole. D’autre part, j’aime ce travail.

Roméric laissa passer une infime seconde.

— Je n’en avais aucune idée, mais je trouve agréable de m’occuper d’un jardin. Et surtout, je ne suis pas enfermé.

L’ancien détenu espérait que son père comprendrait cet aveu aussi timide que voilé. Robert ne le déçut pas.

— J’ai vu que tes portes restaient ouvertes.

Les deux hommes échangèrent un sourire, le premier depuis plus de deux ans, puis Robert reprit :

— Je ne voyais pas les choses autrement.

Roméric saisit parfaitement le sous-entendu. Si les portes de la maison familiale lui étaient à nouveau ouvertes, il n’avait pas encore regagné sa place de fils de famille.

Une place que, de toute façon, il n’était pas tout à fait certain de vouloir retrouver… Cette conversation avec son père lui avait montré que la prison l’avait changé bien plus qu’il ne le pensait. Profitant de ce que l’ambiance s’était détendue entre Robert et lui, Roméric décida d’approfondir le sujet.

— Je ne te cacherai pas que je n’ai pas encore réfléchi à ce que je ferai de mon avenir. Azalée est l’héritière des affaires de sa famille, mais je ne compte pas vivre à ses crochets. Tant que nous ne sommes pas mariés, je peux rester le gardien de la propriété. Ensuite… je suppose que ça ferait un peu bizarre, même si techniquement rien ne l’empêche. Je pense que je chercherai un autre travail. Ou peut-être que je verrai pour faire une formation d’horticulteur et créer ma propre entreprise ; je sais par expérience que personne ne se bousculera pour embaucher un ex-détenu.

Le jeune homme se mordit la lèvre avant de conclure :

— Tout ça, je le ferai par moi-même. Et tant pis si je ne trouve rien d’autre qu’un emploi de manutentionnaire pour gagner ma vie.

Robert ne chercha pas à cacher la fierté mêlée d’amusement qui l’envahit à ces mots. Sous la provocation, il avait décelé la crainte. En choisissant volontairement un métier situé très bas dans l’échelle sociale, son fils le mettait à l’épreuve, afin de savoir s’il perdurerait dans sa volonté de renouer des liens.

— Tu as ma parole que je ne me mêlerai pas de ta manière de gérer ta vie. Et que je ne retirerai pas mon invitation.

La gratitude illumina le regard de Roméric.

— Merci, papa.

— Je t’attends donc dimanche avec ta fiancée ? fit l’homme en se levant pour prendre congé.

— Je n’ai pas encore dit que nous viendrions.

Robert haussa un sourcil amusé.

— Tu oserais donc contrarier ta mère ?

Temps d'hiver 12